mardi 30 novembre 2010

Théophile Gautier-



« Non, imbéciles, non, crétins et goitreux que vous êtes, un livre ne fait pas de la soupe à la gélatine ; - un roman n’est pas une paire de bottes sans couture ; un sonnet, une seringue à jet continu ; un drame n’est pas un chemin de fer, toutes choses essentiellement civilisantes, et faisant marcher l’humanité dans la voie du progrès.
De par les boyaux de tous les papes passés, présents et futurs, non et deux cent mille fois non. On ne se fait pas un bonnet de coton d’une métonymie, on ne chausse pas une comparaison en guise de pantoufle ; on ne se peut servir d’une antithèse pour parapluie ; malheureusement, on ne saurait se plaquer sur le ventre quelques rimes bariolées en manière de gilet. J’ai la conviction intime qu’une ode est un vêtement trop léger pour l’hiver, et qu’on ne serait pas mieux habillé avec la strophe, l’antistrophe et l’épode que cette femme du cynique qui se contentait de sa seule vertu pour chemise, et allait nue comme la main, à ce que raconte l’histoire. »
Extrait de la préface à Mademoiselle de Maupin, 1835.
Photo : Théophile Gautier par Nadar.

mardi 23 novembre 2010

Une nuit bordelaise-


 

A cette « incertitude qui nous charme ».


Elle est belle comme la nuit. Comme Dada, sublime et convulsive. Une nuit, elle vous invente un monde et une autre, elle le détruit. Elle ressemble à ces phrases interminables, des écrivains qui tentent la rupture. Elle est une inspiration profonde, suivie d’une logorrhée hystérique et frénétique, jusqu’à l’épuisement des poumons. Tenter l’étouffement.  Voilà ce que c’est de vivre, un grand souffle gorgé d’absurde, qui dévaste le temps. Elle dévore l’humain et l’inhumain en un rire burlesque et strident, se réveillant alors à la morsure du chat. Elle écope l’écume, qui suinte de la gueule des bâtards puis, les embrasse en suçons purulents. Elle est belle ma nuit bordelaise. Quand tu la regardes au fond des yeux, tu quittes l’orbite et tu t’écrases dans sa bouche d’égout. Des caniveaux, t’en rigoles. Ils drainent moins de larmes que tes joues. Et pourtant, pourtant. Pourtant la nuit se suspend parfois. Elle suce les pendus qui sèchent au vent, dont les cœurs suspendus, crachent encore leurs ultimes douleurs. Alors, la corde à linge autour du cou, les secondes défilent. Dis moi, existes-tu encore? Quand le temps te devance, que le contrôle se défait? Tu n’es alors qu‘un pantin, tiré par des lacets. Tu rejoins les clochards métaphysiques des bas côtés, des rigoles éplorées. Il n’y a pas à dire, la vie pue l’essence. La nausée mord la tripe et les moteurs prennent corps. Toi tu n’es rien, à part ton existence. Ta pure et torturée existence. Et parfois, oui parfois, je me dissous en elle, dans la soude de tes prunelles. Mais la pluie ressoude les pavés éclatés, le lendemain, coulent les traces de nos pas dans les failles de l’asphalte.  La ville de nuit est un tableau, dont les couleurs émanent d’une palette de vomissures et dont la lumière prend feu dans l’acidité des réverbères.
Ma nuit bordelaise, c’est toi. 

Octobre 2o1o-
Photo : Vladimir Borowicz.

lundi 15 novembre 2010

Vérole-


Aux oripeaux de chair,

Mademoiselle,
J’aboie à elle,
Mes voyelles
D’abeilles.
Mes danses bilabiales,
Médianes et latérales,
S’écrient en un râle
Tout pâle.
Moi qui suis dans ton dos,
Berceau du ruisseau,
Où autrefois, coulait mon flot
Sans mot.
Maintenant, de mes artères,
Fuient de larges vagues amères,
Et de l’écume en bulle d’air
D’éther.
 Octobre 2o1o-
Photo : Changer le monde, de Gilbert Garcin

mercredi 3 novembre 2010

Naissance de Gargantua-


Un peu de contexte : Grandgousier et Gargamelle, respectivement, père et mère de Gargantua, attendent leur rejeton depuis déjà 11 mois. Que faire en attendant que l'ogre veuille sortir? Quelle question, boire à plus soif et manger à plus faim ! Jusqu'au jour où...
«[...]Peu de temps après, elle commença à soupirer, à se lamenter et à crier. Aussitôt, des sages-femmes surgirent en foule de tous côtés; en la tâtant par en dessous elles trouvèrent quelques membranes de goût assez désagréable et elles pensaient que c'était l'enfant. Mais c'était le fondement qui lui échappait, à cause d'un relâchement du gros intestin (celui que vous appelez le boyau du cul) dû à ce qu'elle avait trop mangé de tripes, comme nous l'avons expliqué plus haut. Alors, une repoussante vieille de la troupe, qui avait la réputation d'être grande guérisseuse, et qui était venue de Brisepaille, près Saint-Genou, voilà plus de soixante ans, lui administra un astringent si formidable que tous ses sphincters en furent contractés et resserrés à tel point que c'est à grand-peine que vous les auriez élargis avec les dents, ce qui est chose bien horrible à imaginer; c'est de la même façon que le diable, à la messe de saint Martin, enregistrant le papotage de deux joyeuses commères, étira son parchemin à belles dents. Par suite de cet accident, les cotylédons de la matrice se relâchèrent au-dessus, et l'enfant les traversa d'un saut; il entra dans la veine creuse et, grimpant à travers le diaphragme jusqu'au-dessus des épaules, à l'endroit où la veine en question se partage en deux, il prit son chemin à gauche et sortit par l'oreille de ce même côté. Sitôt qu'il fut né, il ne cria pas comme les autres enfants: "Mie! mie!", mais il s'écriait à haute voix: "A boire! à boire! à boire!" comme s'il avait invité tout le monde à boire.[...]»
 Maintenant, je crois enfin me souvenir du jour de ma naissance, merci tonton Rabelais...

Gravure de Gustave Doré.