jeudi 24 décembre 2009

z5-




Zeta cinco.
D’un côté il y la montagne qui surplombe, qui surveille. De l’autre la mer froide qui se fracasse continuellement sur les falaises. Au milieu il y a cet arbre, ce grand arbre qui berce la mort. Ses racines sont un portail de fer forgé, noir aux nuances rouillées. Son tronc est une grande allée flanquée d’un gazon vert profond et doux. Ses branches sont des allées plus petites qui voient en leurs extrémités fleurir les tombes, comme des bourgeons. z5, c’est le nom de ta petite allée, de ta branche où tu reposes sans bouger, comme un petit oiseau qui crame au soleil. Belle ironie toi qui a cramé dans ta caisse de bois mordorée où ton gros corps dégueulasse a soudainement pris moins de place. Tu cramais, pendant que raisonnait une berceuse qui finissait par noyer ceux qui te pleuraient. Et tes restes, ta cendre, comme les miettes d’un gâteau qui tombent, s’est entremêlée à la chair poussiéreuse de tes aïeuls, de quoi balayer un sacré bourbier. Moi j’étais sec mais buvais avec horreur les paroles de ce prêtre qui ne t’avait jamais ni vu ni toucher, mais qui te faisait des éloges par bouquets. Hypocrisie divine, amen. Je pensais alors à ce beau jour où on m’a appris ta mort, où je suis venir te voir. C’est le moment de ta vie où tu as été le plus proche de moi, tu m’as touché même. Et sans le savoir ton cou a laissé mes mains te prendre, et ton dos déjà froid et dur a laissé ma tête s’y poser. Tu n’as jamais été aussi tendre que ce jour-là. Il faisait noir et froid, ton horloge digital affichait une heure clignotante et déglinguée, comme si ta crise cardiaque avait fait sauter les plombs. Tu étais couché sur le ventre, tu étais dur et glacé, la décomposition commençait son œuvre et moi je pensais encore que tu respirais, je m’imaginais ton souffle, l’hallucinais et plusieurs fois j’y ai cru. Cela devait être les gaz qui se cognaient et s’agitaient si bien qu’ils brassaient ton cops comme un bateau qui chavire. Je m’approchais de ton oreille et te murmurais la seule phrase que je te disais parfois, hasta la semana que viene.

jeudi 3 décembre 2009

M'assommant -



                      Émile Zola

Pour marquer ma lecture de L'Assommoir d' Émile Zola, je vous en offre un court passage mais néanmoins décisif et révélateur...

«(...)Elle eut la curiosité d'aller regarder, au fond, derrière la barrière de chêne, le grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le vitrage clair de la petite cour; et le zingueur, qui l'avait suivie, lui expliqua comment ça marchait, indiquant du doigt les différentes pièces de l'appareil, montrant l'énorme cornue d'où tombait un filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses récipients de forme étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre; pas une fumée ne s'échappait; à peine entendait-on un souffle intérieur, un ronflement souterrain ; c'était comme une besogne de nuit faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet. Cependant, Mes Bottes, accompagné de ses deux camarades, était venu s'accouder sur la barrière, en attendant qu'un coin du comptoir fût libre. Il avait un rire de poulie mal graissée, hochant la tête, les yeux attendris, fixés sur la machine à soûler. Tonnerre de Dieu ! elle était bien gentille ! Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre, de quoi se tenir le gosier au frais pendant huit jours. Lui, aurait voulu qu'on lui soudât le bout du serpentin entre les dents, pour sentir le vitriol encore chaud, l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons, toujours, toujours, comme un petit ruisseau. Dame ! il ne se serait plus dérangé, ça aurait joliment remplacé les dés à coudre de ce roussin de père Colombe ! Et les camarades ricanaient, disaient que cet animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot , tout de même. L’alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaieté dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait, laissait couler sa sueur d'alcool, pareil à une source lente et entêtée, qui à la longue devait envahir la salle, se répandre sur les boulevards extérieurs, inonder le trou immense de Paris.
Alors, Gervaise, prise d'un frisson, recula ; et elle tâchait de sourire, en murmurant :
«C'est bête, ça me fait froid, cette machine... la boisson me fait froid...»(...) »

L'Assommoir, d'Émile Zola, 1877(Chapitre II, pages 88-89 aux éditions Livre de poche).


Les pochards, huile sur toile de James Ensor, 1883

Cette illustration d'Ensor -qui au passage a servie pour l'iconographie de L'Assommoir aux éditions Folio Classiques-,  représente l'atmosphère qu'on peut qualifier de général de l'œuvre. Ce livre est une plongée en apnée dans l'univers ouvrier du XIX ième où les fléaux sont l'alcoolisme et l'autodestruction. Je n'ai pas envie de m'étaler, les critiques ont déjà été faites, cependant, ce livre m'a tout simplement stupéfié. En effet, le style d' Emile oscille entre le sérieux, le délire et la prouesse tout en gardant beaucoup d'humour, qu'il soit ironique, cynique ou noir. C'est tordant, c'est grinçant, ça fout mal bref, cela ne laisse pas indifférent. Enfin, ce livre m'a simplement touché par son approche, il était rare à cette époque qu'un bourgeois se donne la peine de marcher dans la merde et d'aimer ça, car L'Assommoir est avant tout une révélation du monde ouvrier, comme quoi, les pauvres et les soûlards peuvent eux aussi avoir de l'intérêt, on est bien loin des héros aristos et de leurs peines de cœurs, loin des palais et des châteaux, loin des beaux jardins, loin des belles allées et des beaux spectacles, oui, à vrai dire on est seulement juste à côté.