mercredi 21 juillet 2010

Oripeaux de chair-


Comme si chaque mot ouvrait ma chair, la torturait, l'infectait et la pourrissait. La lecture tue.

Comme une vie se dépayse ! Les années fuient et laissent l’homme après tant de pérégrinations et de métamorphoses, absolument semblable, soi-même, à l’occasion d’une petite similitude morale, d’une circonstance qui fait qu’on se souvient. Est-il vrai qu’on aime qu’une fois dans sa vie ? J’ai rencontré des êtres qui le pensaient. Je l’ai cru parfois. Maintenant je m’oppose avec violence à cette conception inhumaine. L’amour est pourtant aussi haut pour moi. Il est resté tout ce que j’aime. Ce qui fait tout plier. Ce qui fait abandonner tout au monde, et c’est très bien ainsi.
Il y avait des années que je n’avais rencontré ce qui pour moi se revêtit concrètement d’une apparence, ce mirage de l’eau noire, Irène. L’autre image, la vivante, que j’avais essayé d’effacer avec elle, avait-elle disparu vraiment ? Cela est bien dur à penser, pour quelqu’un qui souvent éprouve le prix de l’éternité. Elle avait disparu, elle avait disparu. J’étais follement amoureux d’une femme extraordinairement belle. D’une femme en qui j’avais cru, comme à la réalité des pierres. D’une femme que j’avais cru qui m’aimait. J’étais son chien. C’est ma façon. […] Le soir se passait avec deux ou trois petits verres. Ah c’était un été. Un été d’attente. Celle que j’aimais, non je ne me laisserai pas aller à parler encore d’elle. Je revois trop précisément  un instant dans un jardin public de Paris, elle avait, sur les genoux, les glissantes feuilles que j’avais écrites pour elle en ce temps-là, c’était le printemps, derrière un café, sur des chaises de fer. Si elle veut savoir l’idée que j’ai gardée d’elle, qu’elle soit heureuse : elle m’a laissé l’image prodigieuse de l’agonie, et merci à elle !
Texte : Louis Aragon, Le con d'Irène
Photographie : Shahabalov

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